The Métropolitain

Les rues de la honte

Par Pierre K. Malouf le 1 octobre 2009

La rue Amherst conservera son nom. Échec déplorable ! Le principal reproche que j’adresse aux  valeureux censeurs qui voulaient améliorer les temps présents en épurant les temps anciens., c’est d’en être resté au stade larvaire d’un projet par ailleurs salutaire.  Montréal est sillonnée de long en large et de haut en bas, de rues aux noms douteux, pourquoi diable nous indigner des  seuls méfaits du misérable Jeffrey Amherst, qui n’a même pas su mettre à exécution ses criminelles intentions — ce que les susnommés ignoraient, les grandes vertus faisant souvent bon ménage avec l’ignorance. « Plus le mensonge est énorme, plus il sera cru », disait Joseph Goebbels, je dis que plus la mission est impossible, plus elle anoblit ses héros. Nos redresseurs de torts ont commis l’erreur de ne pas voir assez grand.

Voici donc, pour le bénéfice de qui voudrait reprendre le  combat, les noms de voies urbaines qui  autant sinon plus que la rue Amherst doivent être débaptisées, tant les personnages qu’elles évoquent eurent de mauvaises pensées et commirent de mauvaises actions.

En 1764, Amherst planifia un crime contre l’humanité, qu’il n’eut pas l’heur de mettre à exécution. En 1696, Pierre Lemoyne d’Iberville commit  à Terre-Neuve des crimes de guerre. En plus d’incendier St. John’s,  il détruisit trente-six villages de la péninsule d’Avalon habités par d’innocents pêcheurs anglais. « Méthodiquement, écrit Guy Frégault, Iberville parcourut le littoral de l’île,  laissant un désert derrière lui. » Bilan de l’opération, écrit toujours Frégault, « 1838 hommes capturés et 200 tués, 371 chaloupes brûlées ou remises à des pêcheurs français, 193 300 morues enlevées dans les divers entrepôts, sans compter le bétail razzié ». La rue d’Iberville doit changer de nom... ou disparaître ! 

Buade de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France (et célèbre propriétaire d’esclaves), projetait d’envahir New-York et d’en déporter les habitants. Simple projet, direz-vous ? Ce qui ne peut servir d’excuse à Amherst ne peut servir d’excuse à Frontenac. Boycottons la rue Frontenac !

Jean-Baptiste de la Croix de Chevrières de Saint-Vallier, deuxième évêque de Québec, pratiquait l’esclavage. À bas la rue Saint-Vallier ! Beau Dommage modifiera volontiers une adresse mentionnée dans une vieille chanson, qui y gagnera ainsi en dignité.

 En 1867 l’avocat et journaliste, Gustave-Adolphe Drolet (1848-1904), s’engagea dans les zouaves pontificaux. Esprit belliqueux saturé de testostérone mis au service du pape le plus réactionnaire qui fut jamais. Allons manifester sur la rue Drolet !

Et parlons-en, de Mastai Ferretti, alias Pie IX. André Pratte nous le rappelait dernièrement : l’auteur du Syllabus (autre ignominie), soutenait que  l'esclavage était « conforme au droit naturel et au droit divin ». Abolissons le Boulevard Pie IX !

Jules-Paul Tardivel (1851-1905) fonda et dirigea une feuille de chou vouée à la désinformation, La vérité.  Calomniateur professionnel, ultramontain déchaîné, cet abject personnage — américain par la naissance — ne mérite pas que la moindre venelle, si obscure soit-elle, vienne nous rappeler qu’il foula notre sol et pollua l’esprit de nos aiëux. Que Tardivel ait été le premier promoteur de l’indépendance du Québec ne devrait pas nous intimider. Nous avons aussi à notre époque nos nationalistes grotesques. Qui serait assez stupide pour donner à un cul-de-sac le nom de Patrick Bourgeois ?

Alexis Carrel (1873-1944),  Prix Nobel de médecine 1912, publia L’homme cet inconnu en 1935. Le célèbre médecin s’y faisait le promoteur d’un eugénisme que n’aurait pas renié l’un de ses plus illustres contemporains : Adolf Hitler.  En France, la faculté de médecine de Lyon de même que plusieurs rues portant son nom ont été débaptisées. Nous devons suivre le bon exemple et nous débarrasser de la rue Alexis-Carrel.

Combien de crimes les États-Unis n’ont-ils pas commis pendant le mandat écourté de John Kennedy ? La liste est interminable, je n’en mentionnerai que trois : l’assassinat de Patrice Lumumba au Congo le 13 février 1961 ;  le débarquement anticastriste dans la baie des Cochons le 17 avril de la même année ; le blocus partiel de Cuba à partir du 22 octobre 1962, qui déclencha la « crise des missiles ». La planète se retrouva au bord d’une guerre nucléaire et le pauvre Khrouchtchev subit une terrible humiliation. L’avenue Président Kennedy doit être rayée de la carte.

Je lance aux ennemis d’Amherst un appel pressant : reprenez le flambeau ! Mais reprenez-le vraiment ! Portez-le plus haut que le bout de votre nez.  « Amherst et d’Iberville, soit ! Frontenac et Saint-Vallier, absolument ! Pie IX, Drolet, Tardivel, ça urge ! Carrel et Kennedy, au plus sacrant !