The Métropolitain

Nous sommes l’espèce fabulatrice

Par Louise V. Labrecque le 21 août 2008

Notre spécialité, notre péjorative, notre manie, notre gloire et notre chute, c’est le pourquoi.

Pourquoi le pourquoi ? D’où surgit-il ? Du temps, fort probablement, de l’intuition. Et de ce que c’est qu’une vie entière.

Contrairement aux animaux, seuls les humains savent qu’ils sont nés et qu’il vont mourir. Une courbe. Nous seuls percevons notre existence comme une trajectoire, un récit, en somme, un sens. Un Sens humain, avec un grand S. Pourtant, nous sommes incapables de constater, sans aussitôt chercher à comprendre.

Ainsi, sommes-nous tous des acteurs, des constructions de nous-mêmes ? Nancy Houston le pense et l’affirme en signant cet essai : L’espèce fabulatrice. Notre propre nom, notre identité, tout ce que nous sommes, tout ce qui nous entoure, serait purement fictionnel. Une vision de l’esprit, une réalité dans la réalité, ou, comme l’expliquaient les surréalistes, dont Breton, Dali et Bataille : une forme de rationnel qui puise sa source dans l’irrationnel, ce qui revient à dire que là se trouve le véritable rationnel. En effet, rien de plus bête que ces intellectuels qui se branlent de formules et concepts académiques mille fois remâchés, qui s’entêtent à définir les faits, et seulement les faits, comme étant la seule réalité acceptable, et qui plus est, selon leurs propres normes, sont incapables de voir au-delà de leurs vues de l’esprit, et ce, jusqu’à imposer un dogmatisme subtil, parce que ces représentations choisies sont les seuls possibles, car bâties en vue de la consolidation et de l’extension de la pensée rationnelle. Pour Nancy Houston, tout cela n’est qu’un leurre. Ces rationnels totalitaires sont mal équipés pour la mise en place de cette réalité, puisqu’ils sont sourds          et borgnes vis-à-vis de ce qui peut être suggéré et qui dérange leur insatiable besoin de classement,      de définitions en catégories, pour décrire un environnement qui         les entoure.

De plus, rien de plus bête, selon Nancy Houston, que la cohérence crasse des dictionnaires, qui oublie que l’être humain est capable          de penser, de construire un raisonnement sans chapelle, mot fréquemment utilisé dans le monde des chercheurs pour signifier qu’en plus de la cohérence, il y a une impression d’isolement volontaire, de fermeture, vis-à-vis d’autres équipes de recherche travaillant dans le même domaine. Bref, dans la cohérence, il existe d’autres cohérences. Les cohérences sont multiples dans notre monde moderne, par exemple en physique classique, on retrouve l’optique géométrique, l’optique ondulatoire, la thermodynamique, l’acoustique, l’électromagnétisme, chacune de ces cohérences s’établit et se referme, comme pour se suffire à elle-même, par un raisonnement cartésien, une logique aristotélicienne, un système d’où on tirera par exemple des outils techniques. Et si on regarde au-delà, si on transgresse un peu, il est facile, pour tous les scientifiques dignes de ce nom, de reconnaître des fissures, qui sont, en définitive, de la lumière, par laquelle se révèlent le véritable savoir et la véritable intelligence.

Nancy Houston dédie ce livre à son père, atteint de dommages au cerveau suite à une intervention chirurgicale. Pour ce père, les souvenirs ont pris une nouvelle tournure, et une nouvelle réalité s’est mise en place. De là le point de départ de Nancy Houston sur la réflexion des états de conscience et de réalité. L’imaginaire est ici fouillé de fond en comble, dans cet essai pour le moins audacieux, de près de deux cents pages. De nos scénarios, Nancy Houston conclue : « Ils sont réels, puisqu’ils font partie de notre réalité, mais ils ne sont pas vrais ». Et d’ajouter : « Nous sommes l’espèce fabulatrice ».