Gérald Larose et les systématiseurs rigoureux - Partie 2 de 3

Par Pierre Brassard le 16 décembre 2011

Dans les années 70, à une époque qui n’est pas si lointaine, M. Larose participait à une petite mouvance de « catholique de gauche » comme prêtre rédemptoriste. Il était en effet membre du Réseau des Politisés Chrétiens et responsable d’une minuscule et pompeuse « commission de théologie ». Dans un article hautement significatif qui est une véritable pièce d’anthologie intitulé Des chrétiens ont choisi le marxisme, Larose exprimait des propos lourdement marxisants. Il constatait que beaucoup de chrétiens, dont lui-même, sont attirés par l'analyse marxiste. À cette époque, il disait :

« (...) le Réseau des Politisés Chrétiens fait porter le modeste poids de son intervention sur l'aspect religieux du champ précis de la culture et de l'idéologie. Bien que très spécifique, ce type d'intervention contribue au développement de la lutte des classes » (Vie Ouvrière, Les groupes marxistes du Québec, Des chrétiens ont choisi le marxisme, Gérald Larose, Vol.XXVI,  no 4, avril 1976, 

p.227-228 ).

Relisons par la suite avec attention la « bonne parole » empreinte de romantisme révolutionnaire du Père Larose (en voie de défroquer après 1976) discourir sur les vertus politiques de l'idéologie marxiste pour en comprendre finement les paramètres de son cheminement :

« Notre prise de conscience, dans son processus, n'a rien d'original par rapport à la prise de conscience des autres camarades. C'est le terrain qui la force et la nourrit. Dedésillusions en démystifications (comme chrétiens, nous avons un lourd héritage d'idéalisme, de spontanéisme et d'activisme), nous avons fini par soupçonner comment toute la mécanique sociale (l'organisation du travail, les lois et leur application, les appareils d'état, la culture et ses véhicules, etc.) est solidement organisée pour défendre et promouvoir les intérêts d'une petite mais extrêmement puissante classe, la bourgeoisie capitaliste, et comment, à notre insu, nous en étions un élément reproducteur. C'est à cemoment-là que nous avons pris du recul pour sérieusement voir clair et nous donner une formation politique. Nous l'avons puisée à l'histoire des peuples et des masses dont les acquis sont des enseignements que nous ne pouvons pas ne pas retenir et dont Marx, Lénine, et Mao Tse Toung ont été avec d'autres des systématiseurs rigoureux très importants. C'est comme militants que nous nous sommes appropriés (et que nous nous approprions toujours en suivant le développement des contradictions) ces acquis théoriques et pratiques d'analyse et d'organisation. Et c'est à ce titre que nous nous retrouvons avec tous les camarades dans le corps-à-corps de la lutte des classes » (Vie Ouvrière…, p.229).

Ce texte en dit beaucoup. Premièrement, il nous permet de mieux connaître cette époque où les esprits se radicalisaient à gauche jusqu'à l'extrême gauche. Deuxièmement, il nous offre la possibilité de visiter historiquement un homme qui s’est arraché de son ministère sacerdotal pour des raisons idéologiques. Ce qu'il dira d’ailleurs beaucoup plus tard en entrevue à la journaliste Nathalie Petrowski (voir Nathalie Petrowski rencontre Gérald Larose, Reconnaissance de dettes, La Presse, lundi 11 janvier 1999, p.A1). Troisièmement, Gérald Larose, soit par christianisme compassionnel ou par socialisme sentimental (les deux ensembles seraient plus justes) nous permet de mieux saisir son parcours qui se situe dans une orientation faite non pas de rupture brutale mais d’un changement de paradigme qui passe d’un radicalisme religieux de type « prêtre ouvrier »à un radicalisme séculier où persévère, là encore, un vieux fond gauchiste.

On ne doit pas (et ce n’est pas l’objet de ce texte) réduire l’ex-prêtre et ex-chef syndical à ces quelques propos. Mais il est tout à fait judicieux et surtout nécessaire de regarder les multiples facettes d’un homme qui a marqué son époque et sa génération. Ne nous privons donc pas de précieux compléments d’informations. Abordons maintenant unautre côté moins reluisant qui n’est pas du tout insignifiant.

 

Gérald Larose nous étonne

Nous sommes dans un épisode difficile mais nécessaire du sujet. Dans ce mêmemagazine de gauche évoqué plus haut (Vie Ouvrière d'avril 1976), Gérald Larose nous étonne. Sa pratique de l'injonction imprécatoire parle par elle-même. Il exprime ouvertement, et ce, sans gêne comme prêtre, le mythe des Juifs comme peuple déicide,responsable de la mort du Christ. Une déclaration absolument stupéfiante. En 1976, il affirmait :

« (...) nous avons effectué un retour aux sources pour saisir la réalité de Jésus-Christ dans sa composante socialo-historique qui nous rappelle que Jésus de Nazareth (qui guérissait les corps, les coeurs et les esprits) a été assassiné par ceux-là même de la classe dominante de Jérusalem qui possédaient le Temple à la fois Tour de la Bourse, parlement, université et église de l'époque; et qu'il est ressuscité (et ressuscitant toujours) pour ceux avec qui il s'était solidarisé, pour ceux qu'il avait guéris et qu'il guérissait toujours. Cette réalité s'est avérée une « Bonne Nouvelle » pour les pauvres etune « Mauvaise Nouvelle » pour les riches » (Vie Ouvrière…, p.230).

Ne soyons pas dupes de ce propos. C'est là effectivement une reprise (banale) de l'accusation théologique de déicide visant les Juifs. Ne savait-il pas à l’époque que le document du Concile Vatican II de 1965 NOSTRA AETATE (Déclaration sur les relations de l'Église avec les religions non chrétiennes) était promulgué depuis déjà plus de 10 ans ? Je cite une partie importante du document de 1965:

(...) les Juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture. (...) En outre, l’Église, qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes, quels qu’ils soient, ne pouvant oublier le patrimoine qu’elle a en commun avec les Juifs, et poussée, non pas par des motifs politiques, mais par la charité religieuse de l’Évangile, déplore les haines, les persécutions et les manifestations d’antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les Juifs.» 

Nous sommes loin de « l'enseignement de l'estime » de Vatican II, plus respectueux du judaïsme et du peuple juif. Je précise que ce texte a été écrit non pas dans les années 30, mais dans un magazine de gauche (Vie Ouvrière), à la veille de la prise du pouvoir du Parti Québécois en 1976.  

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Dans ce texte du milieu des années 70, les écrits extrêmes  permettent d'observer plusieurs positionnements. D’abord, l'affirmation d'une théologie dite « dissidente » dans l'Église catholique du Québec qui entrecroise un vieux fond d'antijudaïsme chrétien primaire larvé qui a historiquementnourri la haine des Juifs. Ensuite, il est démontré que nombre de « catholiques de gauche » avaient assez bien intériorisé le document NOSTRA AETATEde 1965. Mais cela ne semble pas avoir été le cas en 1976 pour Larose. Grâce à la lecture de ce texte, nous apercevons une insidieuse forme theologique « de gauche » qui a décidément eu de beaux jours devant lui. Ce qui est évocateur d’une dérive intellectuelle est à méditer. On le voit bien, l’antijudaïsme chrétien qui puise encore à cette époque dans une dynamique religieuse fallacieuse et haineuse s’agence sans fausse modestie à une rhétorique pro-Mao Tsé Toung (le « systématiseur rigoureux ») qui ne fait pas bon ménage. Peut-on y voir une forme de synthèse inédite qui restera dans les annaleshistoriques ?

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N’oublions pas cette vieille croyance qui a tant nourri la haine des Juifs dans nombre de pays sous influence chrétienne. Selon l’historien des idées Pierre-André Taguieff, cette matrice d’origine « puise ses arguments beaucoup moins dans la constatation de faits précis, ou même dans les affirmations plus ou moins fondées de la malveillance populaire, que dans une certaine exégèse des écrits bibliques interprétés, en fonction de la mort du Christ, comme un long réquisitoire contre le peuple élu (...) » (Pierre-André Taguieff, La judéophobie des Modernes, Des Lumières au Jihad mondial, Odile Jacob, Paris, 2008, p. 259).  

Revenons sur ce point bien précis des Juifs comme responsables de la mort du Christ. Le militant d’extrême droite Adrien Arcand (1899-1967), bien connu historiquement au Canada pour ses délirantes diatribes antijuives et pour sa carrière publique en marge des courants politiques officiels, aborde aussi cette thématique déicide. Son texte de juillet1965 (à la veille de la fermeture du Concile Vatican II) nous en dit long. Il s’énonce sous un jargon hautement conspirationniste qui lui est propre:

« On le voit plus que jamais de nos jours, à l’occasion du Concile Œcuménique Vatican II, convoqué pour le rajeunissement de l’Église et le rapprochement en une même famille de tous les baptisés. Les Juifs n’ont pas plus affaire dans ce concile, eux qui réprouvent le baptême, que des baptisés peuvent avoir affaire dans la franc-maçonnerie exclusivement juive des B’nai B’rith (Enfants de l’Alliance). Mais il faut que les Juifs y soient, qu’ils y exercent leur influence, qu’on parle d’eux, voire que l’on défigure le Nouveau Testament (qu’ils repoussent) afin de leur faire plaisir. Ils disent que les Évangiles sont la source de « l’antisémitisme » en Occident, cause de haine antijuive, et quoi encore ! Et ils demandent « d’être absous du crime de déicide », bien que les Évangiles les Actes des Apôtres, les Épîtres et l’Apocalypse soient formels sur la responsabilité des Juifs dans la condamnation, la torture et l’exécution de Jésus, que le gouverneur romain Ponce-Pilate tenta vainement, à plusieurs reprises, de sauver » (Adrien Arcand, À bas la haine !, Les Éditions La Vérité, juillet 1965, p.41).

Pensons à haute voix et essayons d’éviter le tabou pour bien comprendre. Adrien Arcand et Gérald Larose sont deux personnages aux antipodes sur le plan intellectuel eti déologique. Mais remarquons qu’ils abordent –chacun à sa façon- la thématique déicide avec un ton et des référents qui varient sur le plan lexical mais laissent tout de même perdurer cette commune veine déicide (tueur du Christ). Les textes parlent d’eux-mêmes. Le discours de M. Larose de 1976 diffère du langage ampoulé marxisant qui était très répandu dans les années 70, alors que celui d’Arcand en juillet 1965 reste inflexible et n’intériorise pas non plus le document NOSTRA AETATE.

 

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