Gérald Larose et la marge la plus extrême. Partie 4 de 4

Par Pierre Brassard le 18 mai 2012

Un ami de très longue date de Gérald Larose, le défunt syndicaliste de la CSN Michel Chartrand (1916-2010), qui n’a jamais laissé planer ses doutes sur son petit catéchisme « antisioniste » a eu une influence significative sur Gérald Larose. Laissons les calembours populistes au personnage Chartrand, mais n’oublions pas les propos peu raisonnables qui nous éloignent substantiellement de son côté « humaniste chrétien », surtout quand il est question du Moyen-Orient. Revenons sur une déclaration que ne renieraient pas aujourd’hui les organisations palestiniennes extrémistes. Lors d’un retour du Moyen-Orient en 1972, Michel Chartrand déclara que les Palestiniens du groupe Septembre Noir qui ont pris part à la prise d’otages d’athlètes israéliens lors des Jeux Olympiques à Munich en Allemagne étaient, et je cite, « des héros » (Fernand Foisy, Michel Chartrand, les dires d’un homme de parole, Lanctôt-éditeur, 1997, p.334). Sans commentaire.

À la lumière de la trajectoire de Larose (et de ses amitiés singulières), nous pouvons creuser comme élément complémentaire à notre information les organisations syndicales qui ont tant marqué l’ex-leader syndical. Pour les observateurs intéressés par l’antisionisme absolu, la CSN est sans contredit un syndicat porteur de ce défi car traversé par une posture « antisioniste » depuis au moins 1975. J’ose tout de suite affirmer ceci. Je ne désire pas dénigrer les syndicats qui font œuvre utile pour la défense des droits des travailleurs. Je désire simplement rappeler que les syndicats qui manquent à leurs devoirs de pragmatisme et de pondération autant dans leurs légitimes revendications que dans leurs mandats initiaux peuvent causer du tort au mouvement syndical québécois.

Un fait très récent nous révèle ce fil d’Ariane douteux qui manque à la pondération syndicale: le prurit « antisioniste » qui sévit à la Centrale CSN. Cette organisation n’a-t-elle pas bien servi le 6 août 2006 les intérêts de sympathisants du Hezbollah quand eu lieu cette fameuse manifestation anti-israélienne à Montréal dans laquelle on pouvait voir côte-à-côte des partisans du Hezbollah avec un service d’ordre de la CSN, le tout dans une ambiance nettement « antisioniste » ?

Avec toutes ces taches noires, nous percevons maintenant différemment la trame de l’antijudaïsme chrétien primaire qui ne s’arrête pas avec l’arrivée de la Révolution tranquille et du Concile Vatican II. Cette trame se poursuivra quelques temps et s’épuisera lentement par la suite. Mais l’arrivée au Québec de l’antisionisme absolu dans les années 70, particulièrement parmi la « nouvelle élite progressiste » émergeante, propulsera un nouveau sentier tout aussi radical, mais où des zones plus lucides, moins crispés n’affecteront pas entièrement son déploiement. Les observateurs avisés vous le diront. L’antisionisme absolu n’a pas contaminé l’ensemble du camp « progressiste » au Québec. Seulement sa marge la plus extrême.

Une étrange cécité frappe les chercheurs universitaires de langue française sur l’antisémitisme, l’antijudaïsme et l’antisionisme. Comment expliquer le peu de ressources disponibles et l’absence de manuscrits qui font autorité sur le plan académique pour comprendre l’époque moderne. Les années 30 et 40 sont assez bien documentées sur l’antisémitisme et l’antijudaïsme chrétien, mais depuis la Révolution tranquille n’y a-t-il pas matière à creuser ces thématiques (en plus de l’antisionisme absolu) puisque Larose nous révèle par ses textes des années 70 et d’aujourd’hui un corpus synthétique saisissant ?

Au Québec, il faudra un jour sortir du ronron de l’idéologie moutonnière. Nous devrons affronter ces faux raisonnements qui nous dictent qu’on ne doit apercevoir dans les universités québécoises francophones la thématique de l’étude de l’antisémitisme contemporain qu’à travers le prisme de son unique origine historique, à savoir la « droite », le « conservatisme », « l’extrême droite », le « fascisme ». Il faudra aussi un jour étudier l’antisionisme absolu qui se manifeste bel et bien ici (sa genèse reste à faire). Les activistes « antisionistes » de la semaine de « l’apartheid israélien » dans certains campus universitaires québécois ne nous le confirment-ils pas de manière emblématique ? Soyons donc à l’écoute de cette réalité et réfléchissons à de possibles modèles d’intelligibilité et d’analyse qui s’éloignent de l’esprit démagogique des laudateurs qui sévissent parfois dans le monde académique.

Sur un autre plan qui complète finalement ce panorama, notons un aspect qui nous distingue au Québec. Nous observons ici la présence d’un antisionisme absolu chez les catholiques. J’y reconnais les défauts et les travers d’une haine intellectualisée fort exécrable. Disons-le avec soulagement : ce n’est pas une majorité. Par contre une chose m’étonne. L’antisionisme absolu est nettement visible et plus facilement discernable aujourd’hui chez une partie non-négligeable et peu pragmatique de « catholiques de gauche » par rapport aux « catholiques de droite ». Comment l’expliquer sinon par le langage émotif binaire, extrêmement simpliste sur «  l’opprimé » et « l’oppresseur », qui trouve son origine dans un réflexe gauchiste échevelé fort peu sympathique et raisonnable.

À la lumière de l’intelligence qui s’avère, parfois, hélas, impuissante dans une discussion argumentative sur le sionisme, gardons précieusement cet héritage plein de sagesse et ne perdons pas de vue cette sentence face aux démagogues. Les idées excessives donnent des gens généralement excessifs.

 La fascinante trajectoire intellectuelle de Gérald Larose comme objet d’étude doit nous interpeller à l’aune de notre démocratie libérale pluraliste délibérative. Cette recherche s’avère importante pour notre mémoire collective. Cerner ce vieux fond affectivo-imaginaire judéophobe nous aide à mieux affronter la complexité des hommes jetés dans la modernité. Faisons donc face avec maturité aux préjugés pathologiques qui s’incrustent dans l’histoire du Québec.

Toute dérive passée oblige à faire un sérieux examen moral. C’est même un devoir civique. Dure leçon. Dur apprentissage. Exercice pédagogique fortifiant et salutaire pour l’exercice de la liberté de conscience. Demeurons par contre réaliste sur ses effets sur les hommes. Le manque de jugement peut toujours se dérober à notre conscience. À 20 ans, 30 ans, comme à 65 ans. Mais cela se travaille. Restons ouverts, sensibles et lucides à cette exigeante probité. Notre époque moderne qui doute beaucoup en entretenant une forme de relativisme moral m’oblige aussi à le dire brutalement : le mot effort moral n’est pas immoral. C’est même un puissant ressort, une saine rébellion contre l’indolence qui peut nous atteindre si nous n’y prenons pas garde.

Restons ouverts aux questionnements que nous pose cette traversée dans l’histoire des idées radicales au Québec. Les idées inscrites dans la réalité n’ont-elles pas toujours des conséquences ? Heureusement, diront certains, que les idées des hommes peuvent aussi évolue.

Parfaire notre compréhension critique de l’histoire des « nouvelles et anciennes radicalités » (et de ses mécanismes structurants), n’est-elle pas pour commencer la meilleure façon d’inoculer un antidote à l’intolérable intolérance ?

Disons-le sans complaisance mais néanmoins avec nuance. Gérald Larose qui a étudié la théologie catholique n'emploierait plus aujourd'hui ce langage religieux qui a de toute évidence nourri l’antisémitisme depuis des siècles. Soyons donc respectueux avec lui et savourons son évolution. Mais il est permis de penser qu’une partie méconnue du cursus de Larose a réussi à nous démontrer que dans un seul corps, une même personne et un seul esprit, l’on peut facilement passer comme « catholique de gauche » d’un radicalisme à un autre dans les textes.

 

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