Mauvais diagnostic, funeste ordonnance

Par Philip Stevens le 26 juin 2008

Les médecins étant réputés pour être des gens sérieux et sensés, on les écoute attentivement lorsqu’ils nous prodiguent leurs conseils. On a donc toutes les raisons de s’inquiéter quand Margaret Chan, directrice générale de l’Organisation mondiale de la santé, qualifie le réchauffement planétaire de «cinquième cavalier» de l’Apocalypse, qui apportera la ruine et la peste à l’humanité.». Mme Chan n’est pas le seul médecin de «haut rang» à nous mettre en garde contre les conséquences apocalyptiques des changements climatiques sur la santé humaine. En janvier dernier, le président du prestigieux Royal College of Physicians de Londres déclarait pour sa part que leurs effets «sur la santé pourraient éclipser ceux du tabac, de l’alcool et de l’obésité».

Cet alarmisme repose sur une argumentation théoriquement plausible. La hausse des températures pourrait en principe ramener aux États-Unis et même au Canada d’anciennes maladies «tropicales» comme le paludisme. La chaleur intense, qui met notre système cardiovasculaire à rude épreuve, risque de multiplier les décès partout dans le monde. Sans compter les pertes de vie occasionnées par les inondations et les catastrophes météorologiques, surtout dans les régions les plus pauvres du globe.

Tels sont les scénarios invoqués par les médecins qui soutiennent de leur prestige les partisans d’une baisse radicale des émissions de carbone en vue de stabiliser le climat mondial. Nul doute qu’ils souhaitent ainsi favoriser la santé publique, surtout dans les pays pauvres. Mais ils pourraient difficilement prescrire pire remède au mal qu’ils croient combattre.

 

Le climat et les maladies à transmission vectorielle

Examinons tout d’abord le lien entre le climat et les maladies à transmission vectorielle, c’est-à-dire les affections transmises à l’homme par des anthropodes hématophages comme les moustiques et les tiques. Selon Paul Hunter, professeur en protection de la santé à l’Université East Anglia, «les changements climatiques exposent l’Europe à un risque réel de propagation des maladies à transmission vectorielle», le paludisme par exemple (Lantin, 26 janvier 2008). Or cette assertion fait l’impasse sur les nombreux facteurs économiques et humains qui déterminent l’incidence du paludisme.

Paul Reiter, spécialiste des maladies transmises par les insectes et collaborateur du Groupe d’experts inter- gouvernemental sur l’évolution du climat des Nations unies, soutient au contraire qu’«aucun élément probant n’indique que le climat ait joué le moindre rôle dans la propagation tragique de cette maladie». Le paludisme, rappelle-t-il, a sévi à l’état endémique dans toute l’Europe et certaines régions du Canada et des États-Unis jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, quand l’amélioration des pratiques agricoles, du drainage et des conditions d’habitation a spontanément fait reculer la maladie (Reiter, 2007b).

Les moustiques ayant en effet moins d’occasions de s’en prendre à l’homme, la transmission du parasite du paludisme s’est interrompue et la maladie a disparu de ces pays, malgré la hausse des températures répertoriée durant cette période. En fait, le paludisme s’était propagé aussi loin au nord qu’à Archangel, dans le glacial cercle arctique, faisant 10 000 victimes dans les années 1920. Le dernier cas observé en Europe l’a été aux Pays-Bas, déclaré libre de paludisme par l’OMS en 1970 (Reiter, 2005).

Paul Hunter soutient également que l’éclosion de fièvre à virus Chikungunya observée l’été dernier en Italie a confirmé que le réchauffement climatique expose l’Europe aux maladies transmises par les insectes (Lantin, 26 janvier 2008). Mais selon une étude approfondie de Paul Reiter, cette poussée de Chikungunya s’expliquerait plutôt par la mondialisation, notamment par l’essor du transport maritime intercontinental par conteneurs (Reiter, 2007a).

 

Vagues de chaleur et coups de froid

Certains médecins affirment en outre que les vagues de chaleur liées au réchauffement planétaire seront fatales à de nombreux malades et vieillards. Ici encore, il faut mettre les choses en perspective. Selon Bill Keatinge (2004), spécialiste des effets du climat sur la physiologie humaine (University of London), on enregistre effectivement une augmentation des décès au début des vagues de chaleur, mais surtout chez des gens très malades dont la vie ne tenait plus qu’à un fil. Les données révèlent en fait une baisse de la mortalité moyenne aux derniers stades de ces phénomènes.

Entre le rituel de la sieste et les systèmes de climatisation, les êtres humains ont imaginé différents moyens de se protéger de la chaleur. Les Australiens ou les habitants de la Floride, par exemple, vivent dans des régions très chaudes sans pour autant tomber comme des mouches. À en juger par le nombre de gens qui émigrent volontairement dans ces régions du globe, l’espèce humaine serait même très attirée par les climats chauds. En vérité, la chaleur est beaucoup moins pathogène que le froid, qui accroît les risques d’infection respiratoire, de crise cardiaque et d’accident vasculo-cérébral. En Grande-Bretagne, on dénombre annuellement 1 000 décès liés à la chaleur contre 40 000 imputés au temps froid (Keatinge, 2004). Le parallèle s’impose évidemment avec le Canada.

On évitera aussi de s’inquiéter outre mesure du spectre des catastrophes météorologiques. Selon Indur Goklany (2007), analyste des politiques de santé établi aux États-Unis, le nombre des victimes de phénomènes météorologiques extrêmes a chuté de 95 % depuis les années 1920. Nous avons en effet appris à nous protéger contre la sécheresse et les inondations en élaborant des solutions technologiques permettant d’anticiper et de combattre ces phénomènes: «Des solutions qui vont des systèmes de préalerte aux codes du bâtiment, en passant par l’amélioration des prévisions météorologiques, des techniques de construction, des communications et des transports, soit autant de moyens qui facilitent les déplacements de personnes et de matériels (ravitaillement en vivres, en fournitures médicales et autres biens essentiels) au sein comme en dehors des zones sinistrées.» Et c’est la prospérité de nos sociétés qui a favorisé cette évolution.

 

Effets négatifs de la réduction des émissions

Ce qu’il en coûterait pour réduire les gaz à effet de serre aurait en revanche une incidence funeste sur la santé humaine. Selon les calculs effectués en 2005 par Lombard Street Research, un groupe-conseil en économie du Royaume-Uni, tout nouveau traité international visant à stabiliser le climat à ses températures actuelles – pour autant qu’on y arriverait en réduisant les émissions dues aux activités humaines – devrait prévoir un budget de 18 à 20 billions de dollars US, soit un manque à gagner égal à 45 % de la production économique mondiale d’une année. Tel serait l’effet réel – et réellement nocif – d’une politique irréfléchie en matière de changements climatiques, notamment dans les pays les plus pauvres du globe.

Car un traité du genre ralentirait énormément une croissance économique pourtant indispensable à l’amélioration de la santé humaine. Une croissance qui produirait dans les pays en développement les ressources nécessaires pour combattre les principales causes de décès, qu’il s’agisse des maladies pulmonaires dues à l’usage du bois fuligineux et du carburant de biomasse pour la cuisine et le chauffage domestique, des diarrhées liées au manque d’hygiène ou de la malnutrition. Autant de maladies directement liées à la pauvreté. Or, selon une étude faisant autorité, une progression d’à peine 1,5 % de la croissance économique des pays en développement au cours des années 1980 aurait sauvé la vie d’au moins 500 000 enfants (Pritchett et Summer, 1996).

 L’éradication du paludisme dans des pays européens comme la Grande-Bretagne est le fruit de a prospérité. L’exposition aux moustiques y a diminué dès que les gens ont équipé leurs maisons de fenêtres, que les éleveurs ont construit des granges pour leur bétail et que les fermiers ont pratiqué le travail et le drainage des sols, empêchant ainsi les moustiques de se nourrir et de se reproduire. Les pouvoirs publics d’autres pays riches comme les États-Unis l’ont éradiqué en jumelant ces techniques à des arrosages massifs de DDT. Que le paludisme ne touche plus aujourd’hui que les régions les plus pauvres du globe ne doit rien au hasard, puisque ces régions sont justement incapables de financer de telles mesures.

C’est pourquoi l’imposition de plafonds d’émissions de carbone reviendrait à trahir les malades des pays pauvres, car on enrayerait l’unique mécanisme – la croissance économique – leur permettant de s’affranchir des conditions de vie rudimentaires à l’origine de leur état. Freiner la croissance économique pour conjurer d’hypothétiques menaces qui pèsent sur l’humanité entraverait presque certainement notre capacité de résoudre les véritables problèmes de santé actuels.

La prospérité aide aussi les populations des pays développés à se protéger des caprices de la nature en leur permettant de chauffer et d’isoler leurs maisons, de s’offrir parapluies et vêtements chauds. Elle crée de même les ressources servant à construire des systèmes de drainage et des dispositifs de lutte contre les inondations. En excluant les pays en développement du cercle vertueux de la prospérité, nous les empêchons en fait d’accéder aux technologies qui leur permettraient de s’adapter au réchauffement planétaire.

 

Ce texte a été publié dans le magazine Perspectives,  été 2008, dont le contenu intégral peut être lu à l’adresse www.institutfraser.org en cliquant sur l’onglet ‘Perspectives’.

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