Notre maître l’avenir (DATE DE PARUTION 15 MAI 2008)

Par David Simard le 18 juin 2009

En 1944, la devise électorale du premier ministre libéral du Québec, Adélard Godbout, était un vibrant « Notre maître l’avenir », celle-ci étant une riposte au morne et arriéré « Notre maître le passé » de Lionel Groulx.  Au cours d’un seul mandat, les réalisations du gouvernement Godbout furent nombreuses et marquantes : fondation de l’Hydro-Québec, droit de vote des femmes, modernisation des lois ouvrières, en plus d’avoir établi, contre l’opposition hargneuse des élites traditionaliste et cléricale, l’éducation gratuite et obligatoire.

Godbout était un modéré qui refusait de succomber à la démagogie ultranationaliste qui se faisait quasi hégémonique à l’époque.  Godbout était en quête d’«un parfait accord en tout ce qui touche aux facteurs de base des problèmes canadiens, qui ne doit jamais être atteint aux dépens ni d’une race, ni de l’autre, mais à l’avantage de tous. »  Il défendait avec acharnement les dossiers du Québec auprès du gouvernement fédéral, mais il croyait fermement qu’il fallait aussi œuvrer sincèrement pour améliorer la fédération canadienne.

Il y a une question plus fondamentale évoquée dans cette période de notre histoire qui s’applique toujours dans le débat national d’aujourd’hui : sommes-nous seulement capables de vivre avec les membres de notre tribu ?  Ou nous serait-il plutôt possible de nous rassembler, par-delà nos différences d’origine et dans ce qui nous ressemble, dans un même pays, à partir de notre humanité commune et des grandes valeurs civiques que sont, entre autres, la démocratie, le pluralisme, la tolérance, la répartition équitable de la richesse, l’éducation universelle ?

Durant la Deuxième guerre mondiale, à l’époque donc où Adélard Godbout était au pouvoir, de nombreux Canadiens-anglais croyaient que les Canadiens-français ne voulaient pas se battre pour la liberté.  Ce qui était faux : presque 100 000 Canadiens-français se sont portés volontaires.  Mais l’élite nationaliste canadienne-française fut en grande partie responsable de cette perception erronée.  Un exemple percutant est bien celui des collaborateurs de l’ultranationaliste revue L’Action nationale, qui, avant et même durant la guerre, se montraient très favorables aux doctrines fascisantes.  C’était ces idéologues d’extrême-droite, tous pâmés d’admiration pour le régime de Pétain qui, en France, collaborait avec l’occupant nazi, qui étouffaient le plus souvent les voix québécoises qui défendaient l’effort de guerre contre la peste fasciste, dont Jean-Charles Harvey, directeur du seul journal de langue française au monde à avoir dès le départ résolument appuyé la Résistance française.  Les tenants de la vision historique teintée du nationalisme nous serinent encore que c’était une guerre impérialiste et que nous, les Québécois, aurions tous été des « pacifistes ».  Quelle fumisterie, qui sert à couvrir non seulement la lâcheté des élites nationalistes du temps, mais aussi leur admiration éhontée pour les régimes fascistes ! 

Oui, tous les peuples ont leurs particularités, et les Québécois n’y font certainement pas exception.  Mais quand on traverse la frontière ontarienne, on est toutefois loin de passer à une autre civilisation.  Des valeurs communes et fondamentales, nous en partageons avec nos compatriotes des autres provinces.  Pourquoi alors ne pas faire preuve d’ouverture envers eux  ?  Il est vrai toutefois que cette idée a coûté très cher à des Godbout et à des Harvey.  En plus de s’être fait injustement traiter de « valets du Canada anglais » par ceux-là même qui, à leur époque, chantaient les louanges des vrais valets de l’occupant nazi en France, leur contribution à l’édification et au progrès de notre société a été complètement occultée.  

notre-maitre.jpgRedécouvrir l’œuvre de ces vrais émancipateurs de notre société, c’est aussi se réapproprier notre histoire.  C’est à cette condition-là qu’on pourrait enfin parler d’avenir au Québec, de cet avenir qui éveille la libre création artistique et qui se fonde sur une culture du savoir. D’ailleurs, l’un de nos grands poètes, Hector de Saint-Denys Garneau, avait bien cerné l’enjeu, et cela dès 1937 : « La culture a un sens de perfectionnement humain. Elle est essentiellement humaniste. Elle veut faire des hommes et non pas des Canadiens-français.  Il n’y a pas ici opposition, mais seulement une distinction de priorité de valeur, de direction.  Faire des hommes avec des Candiens-français et non des Canadiens-français avec des hommes.  On prétend bien en faisant des Canadiens-français faire des hommes plus hommes. Mais toute méthode qui n’est pas proprement dirigée vers l’humain a peine à n’être pas restrictive et de courte vue.  Ainsi toute l’éducation historique et nationaliste ».1

Si nous voulons devenir une société créatrice et capable de se projeter dans l’avenir, il nous faudrait avoir l’audace de revoir la nécessité du nationalisme au Québec, parce que les dangers de cette doctrine restent potentiellement toujours plus nombreux que ses bienfaits.  Les élites nationalistes hurleront à coup sûr que ce serait là renier notre langue et notre culture.  Laissons-les gueuler autant qu’elles voudront.  Parce que dans les faits, refuser le nationalisme, ou même seulement le questionner, ne signifie aucunement renoncer aux revendications légitimes du fait français au Québec et au Canada.  Mais ça peut nous donner une occasion de nous ouvrir les yeux, en délaissant une doctrine qui semble surtout faite pour nourrir des formules exaltées, qui conduisent à la déformation de l’histoire en s’appuyant sur des mythes qui se propagent de génération en génération.

Si la Révolution tranquille a pu nous émanciper du carcan du cléricalisme, pourquoi ne pas  aujourd’hui aller plus loin en embrassant résolument la modernité, c’est-à-dire en rejetant le nationalisme de tribu ?  Ne serait-il pas temps pour nous, les Québécois, de renouer avec la devise de Godbout, « Notre maître l’avenir », histoire de continuer à faire progresser notre société et tous ceux qui y vivent ?

1 Hector de St-Denys Garneau, Journal, Montréal,

  Bibliothèque Québécoise, 1996, p. 324.


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