La pensée de Tariq Ramadan selon Gregory Baum

Par Pierre Brassard le 10 juin 2010

Le théologien Gregory Baum, professeur émérite de la Faculté des sciences religieuses de l’Université McGill vient de publier: Islam et modernité : la pensée de Tariq Ramadan (Édition Bellarmin, 2010). À mon avis, son livre comporte de profondes lacunes.

Ce qui trouble d’abord, c’est que Baum ne mentionne nulle part dans son ouvrage l’influence pourtant incontournable de la Confrérie des Frères musulmans dans le parcours et surtout la pensée de Tariq Ramadan. Est-ce une omission volontaire de sa part ? C’est surtout une grande déception. Avec un peu de recul pour cerner ce personnage qui trouble même les plus perspicaces, Gregory Baum aurait pu avoir une mise à distance critique minimale pour son objet de recherche. Ce qu’il ne fait pas. Il semble plus que fasciné par son objet de recherche et son approche méthodologique semble faire preuve à première vue d’un travail complaisant nettement partisan.

Comme l’explique sans gêne M. Salah Basalamah en préface du livre, Baum tente de réunir dans une même approche comparative le catholicisme réformiste de Vatican II « et le mouvement réformiste islamiste, particulièrement celui qui s’incarne en Occident et dont Ramadan constitue un exemple privilégié ». Un exemple privilégié ! Avec une pareille déclaration, on est tout de suite prévenu : le réformisme salafiste (qui nourrit l’idéologie islamiste) veut faire son entrée au Québec par la grande porte et avoir ses lettres de noblesse, son imprimatur, par l’entremise d’une sommité universitaire, d’un acteur incontournable qui a même participer à l’effervescence de Vatican II. 

Ouvrage apologétique

Généralement dans le monde universitaire, une distanciation est beaucoup plus appréciée pour creuser un sujet. Un travail consciencieux qui construit un corpus narratif où de multiples sources d’informations s’échelonnent pour cerner une matière. Ce n’est pas le cas avec ce livre que l’on peut dire apologétique sur Tariq Ramadan. On peut reprocher à Baum de ne pas avoir exploré avec sérieux toutes les zones d’ombres et les ambiguïtés du personnage qui sont pourtant fort bien documenté en la matière. Un exemple. Pourquoi Baum dit avec autant d’assurance que l’interprétation de la pensée d‘Hassan Al-Bannâ (fondateur des Frères musulmans) n’a pu réconcilier les spécialistes de l’islam, car semble-t-il Al-Bannâ ne tolérait pas le pluralisme, ce qui lui a fait dire que « le débat a cours parmi les spécialistes ». Il affirme cela sans gêne alors que c’est un fait avéré que le fondateur des Frères n’acceptait pas la dissidence dans la Confrérie. Une question m’interpelle aussi particulièrement. Baum, comme théologien, a une position très critique par rapport au magistère de l’Église catholique, mais quand il aborde la vision de l’islam de Tariq Ramadan, c’est avec une telle candeur dialogique que les référents « réformistes salafistes » dont se réclame pourtant Tariq Ramadan sont mis sans un réel et profond développement. Pire, Baum perçoit dans le « réformisme » de Ramadan un progressiste et un humaniste. Il voit même en Tariq Ramadan un Luther musulman. Il le compare aussi par certains aspects de sa pensée à l’intellectuel catholique Jacques Maritain. Grille d’analyse qui me laisse fort perplexe. Quoi qu’en pense le professeur Baum, le « réformisme salafiste » que propose Ramadan n’en demeure pas moins enraciné dans le salafisme, même s’il en présente une version moins abrasive pour les oreilles occidentales. Un minimum de discernement et de subtilité s’impose donc. 

M. Baum ne connaît pas la langue arabe et n’est pas selon lui un grand spécialiste de la tradition islamique, mais il devrait être familier avec l’activisme intellectuel de Tariq Ramadan qui collabore toujours avec la chaîne de télévision du gouvernement iranien diffusé sur internet Press TV. En France, Baum ignore-t-il que le directeur des Cahiers de l’Orient, Antoine Sfeir, affirme depuis plusieurs années que Tariq Ramadan fait bel et bien parti de la mouvance Frèriste ? Pourquoi cette mémoire sélective et cet aveuglement? Je ne suis pas étonné de voir sur le site internet de l’Université Notre Dame aux États-Unis, la revue intellectuelle américaine First Things dire que M. Baum « décrit avec beaucoup de complaisance la position de Ramadan comme un réformateur musulman ». Bref, le livre de Baum révèle un manque de perspective globale de la pensée ramadienne.

En Europe, la spécialiste de l’islam européen au Centre interdisciplinaire d’études de l’islam dans le monde contemporain (CISMOC) à l’Université catholique de Louvain, Brigitte Maréchal affirmait très clairement dans son ouvrage récent Les Frères musulmans en Europe, racines et discours (PUF, 2009) que Tariq Ramadan participe bel et bien à l’édification des multiples stratégies des Frères musulmans. Selon elle, Ramadan évolue plus spécifiquement à la périphérie du mouvement des Frères plutôt qu’à l’intérieur du noyau central de l’organisation. Les différents cercles concentriques et les organisations satellites Frèristes clairement identifiables offrent un champ d’application qui vise à la fois à « moderniser » le discours (ce que Baum accueille et comprend plutôt bien) et à éviter toute ambiguïté sur un possible ramollissement de la doctrine initiale (mais avec une contextualisation historique et géographique qui est parfois nécessaire pour faire avancer la cause). Cette stratégie cependant ne donne pas toujours les résultats escomptés, car les rivalités internes, les tensions intergénérationnelles chez les Frères existent et compliquent leurs déploiements. Tariq Ramadan inspire quand même nombre de Frères et innove par son approche, son style, son charisme, son érudition, son haut degré de sophistication idéologique et son travail de relations publiques. Ce qui rend la situation encore plus complexe dans le message Frèriste de type ramadien c’est que selon Maréchal « (…) les Frères musulmans restent eux-mêmes généralement très discrets sur leur appartenance au mouvement ».

Dans le brouillage des repères et des différentes stratégies qui coexistent dans la mouvance Frèriste, à côté des organisations formellement Frèristes, émergent un ensemble de réseaux plus ou moins informels (et beaucoup plus ouverts) pour les jeunes générations de musulmans : le European Muslim Network et Présence musulmane fondée par Tariq Ramadan lui-même. Baum est-il au courant? Pour comprendre avec sérieux la pensée de Tariq Ramadan, il faut certes une connaissance minimale en théologie, en histoire religieuse, mais aussi un travail interdisciplinaire qui conjugue histoire des idées politiques, sociologie et plusieurs sources d’informations crédibles. Il ne faut pas être naïf. Tariq Ramadan est avant tout un activiste militant qui veut faire « évoluer les mentalités » selon ses convictions idéologiques propres (avec une zone importante de collaboration d’une certaine gauche). Sur ce point, Ramadan est un bon communicateur et vulgarisateur parce que peu d’opposants ont su faire preuve de témérité et surtout de dextérité intellectuelle pour lui faire face dans l’espace public avec autant d’intelligence que lui. Avec ce livre, on apprend aussi avec étonnement que notre ministère des affaires étrangères canadien a consulté Tariq Ramadan. Le service de police d’Ottawa a même fait appel à ses services. Il faut croire que les valeurs prudentielles de nos institutions sont devenues rétives à l’entendement, à la clairvoyance et surtout au principe de précaution.

Si on regarde les faits, il faut reconnaître une chose : Ramadan peut dire tout à la fois sans se trahir qu’il n’est pas formellement Frèriste, qu’il ne s’approprie que très partiellement l’héritage du « réformisme salafiste » et que son grand-père Hassan Al-Bannâ a apporté une contribution extrêmement importante pour l’Égypte. Conséquence : l’activiste prédicateur Ramadan veut surtout par cette posture intellectuelle se positionner comme en tension dialectique avec l’héritage de la Confrérie pour démontrer qu’il veut dépasser les approches antérieures sans toutefois jeter le bébé avec l’eau du bain. Déroutant pour les esprits réducteurs. Mais instructif pour ceux qui tentent de comprendre l’éclectisme idéologique de Ramadan comme constructeur d’une matrice intellectuelle périphérique, mais complémentaire aux Frères. Le théologien Baum n’informe donc pas tout à fait ses lecteurs sur la provenance d’un idéologue très intelligent. Son livre sur la pensée de Tariq Ramadan est donc un bon collage impressionniste, mais force est de constater qu’il est totalement dépourvu d’esprit critique. Dommage. 

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