Darwin: sur le fil très ténu d’une humeur simple

Par Louise V. Labrecque le 6 août 2009

GIRAUD, Marc, Darwin c’est tout bête!, Paris, éditions Robert Laffont, 2009, 344 p.

C’est tout bête?

 La sélection naturelle, l’adaptation au milieu, l’évolution des espèces, et quoi d’autre encore ?  Ah oui : les histoires de fous aux Galapagos, les singes qui parlent (on en connaît tous !), l’architecture de l’embryon, les fleurs musicales, les hirondelles de Tchernobyl et les batailles de mouches, constituent quelques exemples figurant au palmarès de ce livre extraordinaire, Darwin, cest tout bête, qui relate, avec un humour imparable,  la vie du célèbre naturaliste et scientifique Charles Darwin.  L’auteur, Marc Giraud, a frappé dans le mille, en proposant aux néophytes en la matière toute la rigueur de l’activité cérébrale de Darwin,  mais sous une forme ludique particulière, où l’interrogation se dresse de tous bords, tous côtés.

Tu parles, Charles !

 Je conseille vivement à tous cet ouvrage fort instructif et réjouissant, truffé de mille anecdotes sur la vie de Charles Darwin et sur ses travaux.  Impossible de résister à un livre pareil,  tant tout y est intelligent, lumineux, cohérent, savoureux !  On imagine souvent Darwin comme un être austère, un peu fou, coupé du monde et avec un caractère de chien.  Or, il n’en est rien : Darwin était un tendre, un doux, un passionné, un être d’une extrême sensibilité, à la larme facile et rempli de bonté et d’amour pour tout ce qui l’entourait.  Il avait également un humour communicatif, doublé d’un esprit scientifique rigoureux, pointilleux sur les détails, en somme, des caractéristiques ayant fait de lui un génie universel. 

Ce livre, en plus d’explorer  la théorie darwinienne, propose de dépasser les préjugés figeant la pensée d’un seul homme, tel un gourou dogmatique, pour chercher les contradictions - et les richesses - de la théorie initiale.  En effet, le darwinisme a dépassé Darwin.  Aussi, au fur et à la mesure de notre lecture,  nous prenons concrètement conscience de l’importance à défendre courageusement la mémoire de Charles Darwin et de ses héritiers, particulièrement à l’heure où les fondamentalistes religieux, qui se montrent de nos jours de plus en plus agressifs, le caricaturent grossièrement, déforment les propos de Darwin, les ridiculisent et le trahissent lâchement.  

Il est vrai que pour se faire, le génie de Darwin a été trainé dans la boue, qualifié de blasphématoire par les créationnistes qui ne pouvaient supporter l’hypothèse que l’être humain n’est pas « la » création de « Dieu ».  De ce fait, la théorie de Darwin n’est plus au programme dans les écoles sous influence fondamentaliste ou intégriste, et son enseignement, qui faisait figure d’autorité dans le monde de l’éducation, ne va plus de soi.  

De toute manière, aux dépens de l’orgueil crasse des hommes ancrés dans leurs certitudes superstitieuses ou surnaturelles, Darwin a choisi son camp : les bêtes !  Ainsi, sous un rapport objectal extrêmement ténu, il reste un fil d’humeur : son amour pour les animaux, lesquels le lui rendent d’ailleurs bien, qui lui permit, en attendant de devenir célèbre, de s’amuser follement de ses observations, qu’il nota dans son journal personnel.  Figurez-vous que Darwin jouait du piano pour des vers de terre afin d’observer leurs réactions, en plus d’avoir découvert des fossiles spectaculaires qui furent des éléments-clés de sa renommé naissante.  De plus, il alla jusqu’à mettre un scarabée dans sa bouche, lequel, par mécanisme de défense, lui brûla immédiatement la langue en expulsant des substances chimiques.  En somme, l’originalité des observations de Darwin laisse sans voix, tant il s’est rendu loin dans l’expérimentation. 

Aussi, on comprend parfaitement grâce à Darwin que la loi du plus fort n’est pas toujours la meilleure.  Avec la même pertinence, il a montré que le sexe constitue le moteur de l’évolution.  En effet, la sexualité, cette machine « à faire du différent », donnerait un avantage dans la lutte pour la vie.  En apprenant à raisonner ainsi, on admet que l’acte sexuel ne se réduit pas à la reproduction, parce qu’au contraire chaque être né de deux parents est entièrement nouveau et original.  Aussi, des comportements homosexuels ont été recensés chez quatre cent cinquante espèces animales différentes, dont trois cents de mammifères et d’oiseaux. De plus, certains animaux sont bisexuels et même multisexuels, dont l’exemple le plus célèbre demeure les bonobos.  En fait, les animaux homos perturbent la théorie de Darwin et il a fallu attendre jusqu’à 1999 pour que des chercheurs signent de nouvelles conclusions.  

Finalement, on comprend que la science de Darwin est toute faite de mouvement et de vie.  Les animaux s’expriment, de même que les végétaux, et cela est à lui seul extrêmement fascinant.  Moins connu que L’Origine des espèces, mais fabuleusement innovant pour son époque, Darwin signa un livre : L’Expression des émotions chez l’homme et chez les animaux, dont le contenu fait littéralement hisser les cheveux sur la tête, tellement il nous met le nez dans la troublante animalité de l’être humain.  

Bref, dépasser la loi de la jungle, c’est la capacité pour l’homme  de sortir de ses affects, pour entrer de plain-pied dans la raison.  Si on aime les droits et libertés, il faut sortir de la loi de la jungle afin de permettre à la diversité humaine de cohabiter de façon pacifique.  Certes, la barbarie n’est jamais bien loin, cherchant à pénétrer, voire à défoncer les portes, mais nous sommes des êtres humains, et ce qui nous est propre en tant que tels ne doit pas ignorer le fait que, tôt ou tard, devra s’opérer la symbiose entre tous les peuples de la Terre.  En effet, aussi anarchique soit notre organisation sociale et cosmogonique, nous sommes obligés de prendre conscience de l’importance d’un échange constructif avec autrui, non seulement en matière de civilité, mais aussi, à plus long terme, pour la sauvegarde de la civilisation.  N’oublions pas non plus que tous les animaux vivent dans les affects, dans un mode “action/réaction”, sans Histoire, ainsi que l’étaient jadis les quelques peuplades primitives qui occupaient notre planète.

Bref, en plus d’être un remarquable travail de vulgarisation scientifique, ce livre de Marc Giraud mérite une place de choix dans nos bibliothèques, tant personnelles que scolaires.  

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